Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

10/12/2015

L'énigme du retour

Dany Laferrière : l’énigme du retour ou les quatre sentences contre l’immobilisme haïtien.

Par Eric SAURAY

 

Le nouveau roman de Dany Laferrière, L’énigme du retour[1], est d’une qualité exceptionnelle. C’est qui explique sa sélection pour les Prix Femina, Wepler et Télérama/France Culture 2009. C’est pour cela que le Prix Médicis vient de lui être attribué, en ce 4 novembre 2009. Il y a une vraie présence de l’auteur dans le texte. Il y a une sincérité et une douceur rares, dans les textes des écrivains haïtiens. On sent la maturité d’un écrivain qui a beaucoup vécu, qui contrôle le débit de son texte et qui laisse parler son cœur ! On sent l’assurance d’un écrivain qui n’a plus besoin de sacrifier aux tendances du tourisme sexuel ou du porno chic qui lui fait parsemer ses romans de belles scènes saphiques[2] ! On sent encore ce goût immodéré  et ce talent incontestable pour une mise en scène toujours audacieuse ! On sent ce désintéressement propre à beaucoup de Haïtiens,  qui pousse cet écrivain à faire le voyage dans son pays d’origine, juste pour annoncer la mort d’un homme ! Il l’a fait pour lui, mais surtout pour les autres, à savoir, la femme abandonnée, il y a longtemps et les amis. On sent une tendresse non feinte pour tous ces gens croisés et qui ont déroulé sous ses yeux l’album de photos de son enfance et de son adolescence ! Enfin, il y a cette poésie extraordinairement originale qui donne au texte une sensibilité particulière :

 

Personne ne m’a demandé

d’où je venais ni où j’allais.

Mon passé ne compte pas plus que mon futur.

On m’a accepté dans ce grave présent

sans exiger des comptes.

 

Mais ce n’est pas pour ces raisons que j’ai aimé L’énigme du retour, dans lequel je regrette, l’omniprésence du rhum, qui est le péché mignon de beaucoup trop d’écrivains haïtiens. Ce rhum qui a fait tant de dégâts parmi les meilleurs éléments de la famille littéraire ! J’ai bien aimé ce roman dont les phrases ont été savamment coupées afin de donner du rythme, et donc du souffle, au texte.  J’ai bien aimé ce roman que j’ai lu avec, quasiment, le cœur serré, parce qu’il contient des passages qui sont terribles pour des générations d’Haïtiens dont la mienne. C’est une bonne chose parce que cela fait un moment que les Haïtiens ont cessé de se regarder dans le miroir. L’énigme du retour vient leur rappeler cette nécessité absolue pour tous ceux qui veulent comprendre les vraies raisons des éternels échecs des Haïtiens. J’ai beaucoup apprécié, L’énigme du retour parce qu’il est une sorte de jugement qui contient quatre sentences : une contre le père, une contre le fils, une contre le neveu et une contre le pays qui les a vu naître et qui les a condamnés, de génération en génération, à présenter : « une nouvelle version des mêmes faits » et à poser : « le problème qui n’a pas de solution».

 

La sentence contre le père d’abord. Cet homme qui vivait dans une chambre presque vide à Brooklyn. Cet homme « qui a passé plus de la moitié de  sa vie hors de sa terre, de sa langue comme de sa femme ». « Cet homme qui avait tout perdu si tôt dans sa vie ». Cet homme qui a déposé à la Chase Manhattan Bank : « la valise des rêves avortés ». Cet homme qui est parti en exil, alors que son fils n’avait que 4 ou 5 ans. Cet homme dont le fils a frappé à la porte et qui n’a  pas ouvert. Et le fils de confesser : « Comme j’avais fait le voyage depuis Montréal j’ai donc insisté. Je l’entends encore hurler qu’il n’a jamais eu d’enfant, ni de femme, ni de pays. J’étais arrivé trop tard. La douleur de vivre loin des siens lui était devenue si intolérable qu’il a dû effacer son passé de sa mémoire. » Et d’asséner : « Voilà un homme à l’origine de ma vie dont j’ignore même la manière de nouer sa cravate. » Malheureusement, il n’est pas un cas isolé !

 

Quant à la sentence conte le fils, elle s’adresse à Dany Laferrière lui-même. Dany Laferrière qui écrit en disant « je » parce qu’il n’a pas peur de parler de lui-même. Et sa propre sentence se trouve donc dans ce texte terrible qu’il écrit après avoir rendu visite à Rodney Saint-Eloi, dont il fait un des personnages de son livre : « L’exil combiné au froid et la solitude. L’année, dans ce cas, compte double. Mes os sont devenus secs. Nos yeux épuisés de voir le même décor. Nos oreilles lasses d’entendre la même musique. Nous sommes déçus d’être devenus ce que nous sommes devenus. àus ne comprenons rien  double,e,

 Rodney Saint-Eloi :ens lui était devenue si intolérable qu'Et nous ne comprenons rien à cette étrange transformation qui s’est faite à notre insu. Et l’exil du temps est plus impitoyable que celui de l’espace. Mon enfance me manque plus cruellement que mon pays». Et puis, la sanction tombe : « Je suis parti puis revenu. Les choses n’ont pas bougé d’un iota. » Double aveu d’échec !

 

La troisième sentence est prononcée contre le neveu qui veut devenir écrivain et dont l’angoisse est : partir ou rester. Il ne sait pas encore pourquoi son oncle a fait le voyage ! Je n’en dirai pas plus.

 

La sentence contre Haïti est plus cruelle encore ! Haïti, ce pays que Dany Laferrière retrouve grâce à ce retour. Haïti, ce pays où « si on n’est pas maigre à vingt ans (…) c’est qu’on est du côté du pouvoir ». Haiti, ce pays où « on vit d’injustice et d’eau fraîche ».  Haiti, ce pays dont la  réalité se résume en trois mots : « douleur. Silence. Absence. Haiti, ce pays nous dit-il où, il y a un équilibre « qui tient au fait que des inconnus dans l’ombre font tout ce qu’ils peuvent pour retarder la nuit. » Haiti, ce pays où : « une journée dure (…) une vie » Haiti, ce pays où les gens ont le sentiment d’être méprisés, ont de grandes difficultés financières les empêchant de satisfaire leurs besoins les plus primaires. Haiti, ce pays « où personne ne veut rester ». Haiti, ce pays où : « le demi-siècle est une frontière difficile à franchir (…) ». Haïti, pourtant où « pour chaque bras qui pointe un revolver sur vous, il y a une main qui vous offre un fruit. Toute parole méprisante de l’un est effacée par le sourire de l’autre (…) ». Tout est dit ou presque !

 

Où est l’espoir dans tout cela ? Dany Laferrière n’y répond pas. Il ne répond pas non plus à la question essentielle posée par sa mère : comment a-t-il fait pour survivre là-bas ? Là-bas, c’est-à-dire à l’étranger, en exil ? Malheureusement, Dany Laferrière n’y répond pas. Il se confesse là-dessus : « la question m’a surpris car c’est la première fois qu’elle s’est approchée si près de la falaise. J’ai l’air de mener une bonne vie, mais ma mère ne s’intéresse pas au fait que j’aie réussi ou pas. Sa question c’est comment ça s’est passéComment ? (…) C’est une question que j’ai longtemps évitée, et si je suis ici c’est en partie pour y faire face. Il n’y a qu’une mère pour exiger de descendre avec toi au fond d’un pareil gouffre». Dany Laferrière a-t-il du mal à dire comment ça s’est passé ?  Pourquoi dit-il, « J’ai l’air de mener une bonne vie » ? Voilà les vraies énigmes de ce beau roman énigmatique dont tous les Haïtiens devraient être fiers !



[1] Dany Laferrière, L’énigme du retour, Grasset, 2009.

[2] Eric Sauray, Sapho dans quelques œuvres de Dany Laferrière et René Depestre, conférence planifiée pour le 13 février 2010, à la Société des Poètes Français, Paris.

14:51 Publié dans Les livres que j'aime | Lien permanent